Aïn-EL-Turck La Plage

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Anis ou Anisette

CHRONIQUES D'AÏN-EL-TURCK


Anis ou Anisette


Avec le "Coco" et "l'Antésite", une batterie de sirops, le thé à la menthe, "l'Orangina", la bière, le "Picon" protégeant de la malaria, le vin de Mascara, souverain pour le cœur et la digestion du couscous, "l'Anisette", "l'Anis" ou "El mahiâ", ainsi dénommée, est l'une des boissons traditionnelles des Français d'Algérie. Non sucrée, on la consomme additionnée d'eau fraîche, comme le Pastis en Provence. On peut y ajouter du sirop d'orgeat, de menthe, de citron, de-grenadine ou d'orange, à son goût, selon l'heure de la dégustation, les circonstances et la température ambiante.



Coutume ou habitude, après le repas, on sert le café. Là-bas, on proposait, comme en toute province de France, "la goutte". Mais, la goutte d'anisette bien sûr! Elle parfumait le café, lui donnant un goût particulier. Ne critiquez pas, essayez-le ! Sans oublier, toutefois, en la dégustant, même sans café, que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé !"

Dans bien des cas, cependant, on l'employait comme thérapie. Pour la déprime, bien sûr, mais le rhum, le vin rouge ou la bière sont aussi efficaces. Par contre, qu'un soudain mal aux dents vienne vous assaillir "un triste soir à la veillée", empoisonnant votre existence, aussitôt, recommandé par la grand-mère, l'anis vous arrivait. Sous la forme d'un coton généreusement imbibé de cette liqueur, posé à même la dent et la gencive, ce remède souverain anesthésiait la partie sensible et calmait la douleur dans l'attente de soins ultérieurs.

Le mal au ventre ne posait pas plus de problème. Ce miraculeux breuvage, absorbé pur ou additionné d'eau, atténuait rapidement ce petit inconvénient. Les diarrhées fréquentes, avec la chaleur et le développement des bactéries, succombaient sous le divin nectar. À cette occasion, cependant, il fallait le compléter par un apport gourmand. Point d'élixir parégorique, mais une tablette de chocolat noir à ingérer consciencieusement, suivie d'une rasade d'anisette à son goût. Les ennuies cessaient, miraculeusement ... du moins, on le prétend !

Dans beaucoup de foyers, cette boisson était élaborée artisanalement, à partir d'anéthol, un distillat d'anis à l'odeur persistante. Une cuillère à café en argent, emplie jusqu'au niveau du poinçon, servait de doseur. On mélangeait à l'alcool, d'abord, puis l'on complétait cette union "alcool anis" par une quantité suffisante d'eau, de façon à ne titrer que 45 degrés. Il était absolument nécessaire de respecter la recette, point par point. En ne suivant pas l'ordre d'introduction des précieux éléments, on risquait de transformer l'anéthol en paillettes, les rendant à jamais, insolubles dans l'eau.

Plus perfectionniste, plus exigeant sur le goût, certains le filtraient patiemment à travers un sucre, comme de l'absinthe. D'autres, utilisant l'eau-de-vie de marc trop fortement fruitée prétendaient neutraliser son étrange arôme, par immersion d'un morceau de charbon ou d'une braise, qui sait ? Chacun possédait sa recette, la vraie, la seule valable. Certains la recevaient directement d'un "pair initiatique", spécialiste reconnu dans la fabrication de cette boisson. Pour d'autres, comme un secret de famille, elle se transmettait en héritage, par un aïeul, sur ses derniers instants. Une fois élaborée, l'esprit partageur, chaque famille se faisait un devoir de vous la proposer en dégustation, en espérant un bonne critique et aussi quelques compliments !

Boisson typiquement méditerranéenne, des alcools similaires existent sur tout le pourtour du bassin : la Paloma en Espagne, l'Ouzo en Grèce, le Raki en Turquie, l'Arak au Liban et dans d'autres pays musulmans. Dans nombre de ces pays, d'ailleurs, elle est proposée dans deux verres différents, l'un contenant l'alcool "sec" et l'autre, l'eau.

Avant de clore cette rubrique, il me faut vous citer l'affreuse trouvaille du marchand de merguez. Elle concerne la Badiane, dite aussi Anis étoilé de Chine, et surtout la dérive qui s'en suivit. Dans le quartier vivait, en se prostituant, un pauvre garçon. Le RMI n'existant pas encore à l'époque, il lui fallait bien vivre. Comme le cas se présente parfois, il se trouva un jour confronté à quelques ennuis de rectum.

En apprenant sa basse, honteuse et vilaine blessure, tout comme la miraculeuse solution chirurgicale normalisant la dérive, il partit d'un long, très long éclat de rire. Nous attendîmes la fin de cette crise inattendue, mais joyeuse, pour en comprendre la raison. Dans sa tête, sans une hésitation, il venait de l'affubler du surnom de "Baduane" en remplaçant le "i'' d'Anis par un "U". Ce surnom, le malheureux le conservera jusqu'à l'indépendance du pays.

En partant pour la France, il noiera enfin son passé, son présent et son futur, dans la masse des anonymes. Il mettra ainsi un point final à toutes ses souffrances et à ce traumatisme venu du nombre incalculable de vexations subies. Le "marchand de merguez" l'appelait parfois "l'amer des sarcasmes". Ce jour là, je dois tout de même l'avouer que sans pitié nous avons, nous aussi, emboîté le rire à la suite du "merguézier", ravi et fier de sa trouvaille.

Par inexpérience, la jeunesse agit souvent sans pitié, c'était notre cas ! Il en existe bien d'autres encore, mettant en jeu un racisme plutôt idiot, qu'il soit d'origine sociale, religieuse ou ethnique. Un drôle de jeu à cette époque, car le temps, l'expérience de la vie et la venue des cheveux blancs apportent une certaine sagesse en ce domaine, favorisant la tolérance. Aujourd'hui, nous aurions à peine souri. S'il lit ces lignes et se reconnaît, qu'il pardonne nos infâmes moqueries!

Enfin, pour terminer cet aparté sur notre "boisson nationale", je voudrais vous citer, à son sujet, un court passage du livre de Madame Malika MOKEDDEM, "L'Interdite", publié chez Grasset. Une scène se déroule, de nos jours, dans un café saharien. Amoureux de l'héroïne du roman, un "Français de France" (1), demande un pastis au Barman. La réponse, douce allusion au passé, controversée par quelques individus à barbe, arrive cinglante comme un coup de fouet:

" ... Pastis, pastis, y'en n'a pas ! Y'a que la bière et encore des fois seulement. Le pastis c'est à Marseille. Ici, avant, il y avait l'anisette. Tu connais l'anisette, toi ? Mais l'anisette elle est partie avec les pieds noirs. Ils savaient vivre les pieds noirs. Quoi ? Il faut dire la vérité, Ou Allah! ... "


1 - Du temps de l'Algérie Française, ses habitants désignaient ainsi les Français venant de la France Métropolitaine. D'autre fois, ils disaient: "Patos , patauds ou pathos" des termes plus péjoratifs !

René Aniorté

Mis à jour le 25/05/2017
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