Aïn-EL-Turck La Plage

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La Vigne Voyageuse

CHRONIQUES D'AÏN-EL-TURCK


La vigne voyageuse


Ce paquet ressemblait plus à une boite de pizza géante, qu'à un colis. Les préposés du tri postal, me l'avaient fait passer. Nous étions en 1963 et j'effectuais mon service militaire à l'aéroport de Bron. Installés dans un "car-bureau" proche de la piste d'atterrissage, les agents des postes mettaient de côté, par gentillesse, mon courrier arrivant, chaque soir, d'Oran.

Après l'avoir tourné et retourné dans tous les sens, je me décidais à l'ouvrir. Ce mystérieux paquet dévoila soudain son secret : Des sarments de vigne, attachés en cercle pour tenir dans cette boite extra plate et curieuse. Un schéma et des explications à suivre, pour leur plantation, y étaient joins. Mes parents se préparant à quitter Aïn-El-Turck m'envoyaient un témoin symbolique et familial, des sarments sacrés !  


La vigne plantée en 1930 par le grand-père ANIORTE (à hauteur de l'épaule gauche) avec la Tia Malena CANTO, arrière-grand-mère de Maryse, René, Gisèle et Lucienne et mère de Mme Carmen ABAD (du café l'Emilion) et de Gustino , le géant au grand cœur !


Ils venaient de cette vigne que mes Grands-parents avaient plantée, quatre décennies plus tôt, dans notre cour commune. Cette même treille, qui nous avait vu grandir et qui chaque été nous régalait de ses raisins. Elle avait traversé la Méditerranée, une première fois dans le sens Nord/Sud. Elle venait de la refranchir, cette fois, dans l'autre sens, en suivant pas à pas, le destin de notre famille, jusque dans ses différents lieux d'émigration. Lors de mon court séjour en Algérie en 1976, elle couvrait la totalité de la cour commune, soit plus de 200 m2.

Au printemps suivant, les sarments bourgeonnèrent. Ils donnèrent d'autres sarments et des feuilles. Nous les farcissions à la mode arménienne. Un régal culinaire appris de ces autres frères dans l'exil, comme nous. Le temps passa, la treille donna ses premières grappes, belles, mais hélas, ce n'était qu'un semblant de raisin.

Tout comme nous, elle prenait lentement racine dans le sol de France. Elle affrontait ses hivers inconnus et douloureux, avec leurs neiges, leurs gels, leurs pluies et puis leur vent du nord, ce "Mistral" qui nous faisait si peur. Le froid s'installa insidieusement bien avant que la première récolte ne mûrisse. Qu'à cela ne tienne, la treille entreprit de gagner quinze jours, chaque année, pour être à maturation au bon moment. Ainsi, en trois ou quatre ans, elle nous permit enfin de déguster ses premiers fruits d'été.

Un détail cependant me frappa lors de l'examen du tout premier raisin. Chaque grain s'était blindé à sa façon. Sans doute, pour résister au froid, il renfermait un grain plus petit, formé lui aussi de peau et de pulpe, protégeant les pépins. Pour l'avoir constaté, je peux affirmer ici, l'Homme ne l'a pas inventé, le double vitrage est né dans la nature !

Comme nous, la vigne s'est installée sur cette terre, épousant l'air et le soleil de France.


La même vigne rapatriée à Valence par René


Nombre d'entre nous, ont en fait autant en liant des liens étroits avec des filles de Métropole. Mes grands-parents ont refusé l'exil. Ils sont restés là-bas, dans la terre africaine qui faisait leur bonheur, puis nos parents sont rentrés définitivement en 1964.

Papa s'est mis à soigner cette vigne avec beaucoup d'amour. Il devait lui parler, comme on le faisait là-bas, en mêlant les dialectes pour mieux se faire comprendre. Depuis ce XIXème siècle, elle était le symbole de notre pérégrination familiale, à travers cet océan où nous mène le temps.

Maman s'en est allée dans l'autre dimension, et papa, à son tour, quelques années plus tard, a suivi le même cheminement. Comme nos cœurs blessés de ces arrachements, notre vigne, elle aussi, a pleuré son départ. Cet été de tristesse, dans sa grande douleur, elle n'a pas fait de fruits.

Cette vigne de l'exil, se perpétuera-t-elle au-delà de nos vies ? Tant de choses ont changé depuis notre "intégration" qui s'est parfois doublée d'une désintégration de nos âmes pionnières. Ce qui faisait notre force, la force des traditions, s'est aussi arrêté. Ainsi fut notre "histoire" dont "le vent", sans pitié, a bousculé la marche, disposant à sa guise des terres et des gens ...

René ANIORTE, à Valence le 11 mars 2009


Mis à jour le 23/06/2016
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