Aïn-EL-Turck La Plage

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Le Canal (1ère partie)

CHRONIQUES D'AÏN-EL-TURCK


Le Canal de notre enfance (1ère partie)

Avant, bien avant !

Souvent, revient à ma mémoire, ce canal traversant notre village, cette épine dorsale le divisant, comme la ville de Berlin, en zones Est et ouest, Des ponts le franchissaient, permettant heureusement, la communication. Mais, il était notre "mur",. Un mur de la joie réduit à ses seules fondations. A cause de lui, j'ai toujours rêvé d'habiter, près d'un cours d'eau tranquille, un ruisseau à l'eau claire et limpide, serpentant à travers la campagne, et se précipitant clans une mer, aussi bleue que la notre.

Attaches à ce canal, comme les wagons d'une locomotive, des souvenirs, des tas de souvenirs émergent de notre enfance. Il était canyon, et servait de cadre à d'interminables batailles entre Cow-boys et Indiens. Ces guerriers se réconciliaient, toujours, clans la cour de l'école, pour la partie de billes, Mais, il m'a surtout marque par cette joie indicible, ressentie à la vue de l'eau. En parlant de joie, je pense surtout, à celle des enfants des contrées défavorisées, et en ce domaine, nous en faisions partie. Ce bonheur de l'eau, demeure en moi, depuis cette époque.

Toujours boueuse, elle coulait à gros bouillons, entre ses berges empierrées, et son arrivée nous ravissait. Elle était promesse de jeux à venir. D'abord torrent, après la pluie, elle se calmait ensuite, pour filer en eau limpide, dans le fond de son lit. Cet ouvrage canalisait un oued drainant la plaine, vers Bou-Sfer. Il jouait bien son rôle, garantissant les cultures en leur évitant les inondations. La pluie finie, nous allions voir la mer. Le limon, déversé par notre canal; donnait au bleu habituel, une couleur appétissante de chocolat au lait, mais, ou l'azur du ciel, ne s'y reflétait plus.

Au quartier St Germain, vers la menuiserie Ros, il tombait en cascade d'une vingtaine de mètres et formait un cirque. De raille modeste, évidemment, comme pouvait l'être le Cirque Antonio, par rapport au Cirque Amar. D'en bas, il avait une allure amazonienne, avec ses arbres accroches aux parois et l'espèce de défilé étroit, dernière étape avant son débouché sur la plage, une petite crique. Si Nicolas Hulot l'avait découvert, il en aurait fait, sans doute, une "séquence émotion" de son émission "Ushuaia", avec descentes en rappel !

Obnubiles par l'eau, de ce fleuve intermittent, nous nous y attardions, au retour de l'école et y retournions, lorsque nos parents le permettaient. Sinon, nous devions attendre le jeudi ou le dimanche. Notre toute première tâche consistait à retenir cette eau, s'écoulant en filet, un maximum de temps, en y construisant des barrages, à l'aide de pierres et de terre.

Dans les retenues d'eau ainsi créées, nous déposions des grenouilles capturées dans le bassin désaffecté, situe à peu de distance des anciennes écoles de filles et garçons. Attenante, une ancienne Noria, exposait sa mécanique rongée par la rouille. Le puits, comme le bassin, recevaient les pierres, qu'après la classe, chacun d'entre nous jetait, comme à Médine, pour en chasser les esprits, conjurer le mauvais sort et surtout jouer, même bêtement.

Un bosquet de grenadiers implanté, juste à côté, nous fournissait, en fin de floraison, ses corolles-tulipes, rouges et dures, d'avant fruit. En les équipant d'un petit bout de roseau, figurant le tuyau, elles se transformaient en fausses pipes. Tel Popeye, nous les arborions, fièrement, jusque dans la cour de l'école. Je ne me souviens pas, d'avoir vu, en ce lieu, de grenades à l'état de fruit. Elles étaient toutes cueillies, bien avant leur maturation, à l'instant des corolles, et des faux fumeurs.

Dans ce bassin, par grosses pluies, l'eau n'atteignait jamais plus de quinze centimètres de profondeur. Le soleil aidant, le niveau baissait rapidement et nous nous y précipitions alors. En équilibre sur les nombreuses pierres, nous arrivions à le traverser, et surtout à surprendre grenouilles et têtards, venus là se reproduire, pour aléatoirement, alimenter nos différents viviers.

Un jour, une magnifique grenouille vert sombre; au ventre orangé, me tomba sous la main, rejoignant aussitôt, mon trou d'eau. Comme je parlais fièrement de ma capture, l'un de mes copains sceptique, voulut la voir. Nous nous y rendîmes aussitôt, mais point de grenouille en surface. A genoux, je me mis à la chercher dans l'eau, par balayages rapides de la main. Dans une cavité, sous le rocher, je finis, enfin, par saisir l'une de ses cuisses, juste avant qu'elle ne m'échappe.

Ma prise assurée, je la tirai alors de son aquatique domaine. Hélas, comme dans les contes de fée, et à ma grande surprise, la grenouille n'était plus une grenouille. Un vrai serpent gris clair, d'une cinquantaine centimètres, tenu à bras-le- corps, tout au bout de ma main, s'agitait dans tous les sens. Apparemment aussi surpris que moi, il ne mordit, ni ne poussa son habituel et effrayant sifflement.

Vous pouvez sans peine imaginer, mon cri d'effroi et ma rapidité à lâcher cet animal, si peu sympathique. Je n'ai depuis, jamais plus, exploré d'autres trous d'eau, à main nue.

Par défit, le saut à l'élastique n'existant pas encore, en prenant de l'élan, nous arrivions à le franchir, d'un bond, près du pont, juste après l'école. A cet endroit, les parois étant plus raides et plus proches, peu d'entre-nous échouaient. Par précaution, cependant, nous réalisions cet exploit, uniquement, canal à sec.

Un jour, exception confirmant la règle, Jeannot, fit un bond trop court. Ses pieds touchèrent la paroi, un peu trop bas, sans pouvoir la gravir. Son ventre heurta, violemment le rebord de la berge et il tomba, souffle coupé, au fond du canal.

Impuissants à lui porter secours, nous l'y rejoignîmes cependant, pour l'entourer. Livide, un long moment, il chercha sa respiration, sans la trouver.

Je revois encore Jean Claude, secouriste improvisé, tentant d'insuffler de l'air, en lui soufflant au visage, pendant que toute l'équipe guettait le retour de "la vie". En somme, c'était presque du bouche à nez. La science avançait, et Aîn-El-Turck la Plage apportait, ainsi sa contribution, à ce qui plus tard, deviendra le miraculeux bouche à bouche, capable de réconcilier le corps et l'âme.

Un autre de mes souvenirs, rattaché à ce canal, concerne les retours d'enterrement. Enfants de chœur, en ces temps là, nous nous rendions en procession, crucifix en tête, de l'Eglise au Cimetière. Notre curé d'alors, le Père Vergne, blessé de 14-18, amputé d'un poumon, imprimait au cortège funèbre une lente cadence. A petits pas, tout le village suivait le corbillard tiré par un cheval. Les discussions, bien sûr, tournaient autour du travail des champs, des parties de pêche ou d'oursins, mais aussi du défunt, de ses défauts et de ses qualités, Ce jour là, s'oubliaient les querelles et les haines. On disait, au village, "qu'il était honteux de ne pas pardonner les offenses, à quelqu'un, sur son lit de mort !"

Le moment le plus attendu pour nous, la fin de la cérémonie, arrivait enfin. Soudain, notre crainte de Monsieur le curé, s'évaporait avec son départ. Un conducteur complaisant le véhiculait. Nous nous lâchions alors, et explosions, après tant de retenue. Le Crucifix sous le bras, porté comme une lance, à l'instant de la charge, pardon Jésus, nous retournions à l'Eglise, par la route de Bou-Sfer, courant sur 1e muret du canal. Nous retroussions nos soutanes, pour éviter d'en arracher les boutons. Chaque bouton manquant avait un prix, et notre Abbé, ou Mad'moiselle Marie, sa gouvernante, ne manquait jamais, de le retenir, sur la pauvre rétribution promise par l'Eglise aux enfants de cœur, après chaque cérémonie d'enterrement, comme de mariage.

A la messe du dimanche, afin d'acheter des pétards, nous évitions de donner nos sous, à la quête. Re-pardon mon doux Jésus ! La façon la plus marrante de les faire sauter, consistait entre autre, à piéger les bouses de vache. Elles se trouvaient en grand nombre, route d'Oran, et surtout, sur le pont franchissant le canal entre les Epiceries "Sola" et "d'Angèle". En ce lieu de transit, il était facile d'en "miner" quelques unes d'avance, puis de les faire exploser, sur le trottoir, de préférence au passage des piétons. Nous nous tenions en embuscade dans le canal, et en nous abritant sous le pont, nous échappions à la "vindicte publique". Mais, comme toujours, il existe, et malgré toutes les précautions, des pétards explosant prématurément.

Jeannot, notre dynamiteur en chef, en fit l'expérience. Un dimanche, et dans l'hilarité générale, il se retrouva, le visage marqué de taches de rousseurs, plutôt verdâtres et puantes.

A ce canal se rattachent, pour certains aussi, de mauvais souvenirs. Ce sont ces accidents fréquents dans le virage du cimetière. Emportés par l'ivresse de la vitesse, certains automobilistes se fracassaient contre le petit pont, et y finissaient leur rêve. J'avoue m'être aussi, laisser griser par cette longue ligne droite, descendant de Bou-Sfer. Elle dopait véhicules et conducteurs. Négocier cette courbe sévère, après ces 6 Km d'"Autoroute de Bled", n'était pas chose facile. De plus, la nuit, ce Cimetière, juste en face, donnait à l'atmosphère en ce lieu, une sensation de pesanteur, sinistre et lugubre, glaçant d'effroi, tout conducteur s'oubliant un seul instant, tout au bout de cette ligne.

La couverture du canal mit fin à tous ces jeux, mais peut-être en permit-elle d'autres. Ceux qui en ont vécu, pourront peut-être, à leur tour, en narrer.

René del Barrio Monte Seco (Aniorté)


Mis à jour le 23/06/2016
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