Aïn-EL-Turck La Plage

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Mes chers Amis

LE TEMPS D'AVANT > Isabelle Maldonado


Vous avez été plusieurs à m'encourager pour transcrire de petites anecdotes du long mémoire que j'ai fait pour mes neveux. Et, puisque Robert me donne le feu vert, eh bien, je continue.

Certaines d'entre vous à la Grande-Motte m'ont demandé si j'étais Aïn-El-Turckoise, je répondrais, que je le suis de par ma famille paternelle, de par mon père qui après son mariage avec une oranaise s'installèrent sur les Hauts-Plateaux près de Saïda à Nazereg-Flinois, où je suis née (il y a 85 ans). Mais cet éloignement ne les empêchait pas en cours d'année, très souvent, de rendre visite à notre famille maternelle à ORAN et, pour mon père, de revoir à Aïn-El-Turck non seulement tous les siens, dont sa sœur aînée veuve de Vicente SEVILLA et ses six enfants, mais aussi la joie de retrouver ses amis d'enfance - Les frères CANTO - TOURNEGROS - BOTELIA - PESSOLES - LONGHI - COMBET, et j'en oublie.

En ce temps-là, sans radio, encore moins de télévision, nos parents meublaient les longues soirées par des histoires, la leur bien sûr, lorsqu'ils étaient enfants et adolescents. Ma mère racontait sa belle ville d'ORAN et mon père bien entendu Aïn-El-Turck avec plein de détails sur leurs jeux, leurs baignades et leurs espiègleries d'enfants qui nous faisaient rire .

Mais hélas! la vie n'est pas faite que de bons moments, elle nous réserve bien des surprises plus ou moins lourdes où chacun en a sa part. Pour nous, ce fut une succession de deuils de 1946 à 1953 et comme "cerise sur le gâteau", mon divorce. Malgré tout le Seigneur ne nous abandonne jamais et donne la force de tout supporter. J'avoue que je dis cela aujourd'hui avec plus de sérénité que je ne devais le penser à cette époque-là. Mais en réfléchissant bien, il est surprenant de voir comment le Seigneur agit par le biais de nos semblables.

Partons sur des souvenirs moins tristes, encore que ?... Nous devions traverser cette guerre sournoise et fratricide, car nous vivions en pleine aberration, comme sur un volcan en sommeil, qui en se réveillant a provoqué le cataclysme que nous connaissons.

Voilà pourquoi et comment en 1954, Lisette et moi, nous nous sommes retrouvées rue des Frères Garcia à AIN-EL-TURCK, voisins de la famille BLAS si particulièrement appréciée. Je me souviens qu'en été, nous "prenions le frais" le soir devant nos portes, lorsque je tardais un peu, Lina BLAS venait me chercher, disant : "Laisse égoutter ta vaisselle, ma mère t'attend, avec une petite chaise pour toi ...". Nous bavardions de tout et de rien, des petits potins du village, pourquoi pas ?, pendant que Lisette avec nos jeunes, dont notre Jésus BLAS, avec d'autres jeunes (vous vous reconnaitrez) venus de plus loin, assis à quelques mètres de nous sur le bord du trottoir, animaient la rue, par leurs chants, leurs histoires et surtout leurs rires, jusqu'à ce que l'une des mamans voyant l'heure tardive tape dans ses mains, en disant : "Allez les enfants ! Il est l'heure d'aller dormir !..." Peu à peu, les portes se refermaient et la rue recouvrait son calme.

Je retrouvais mes racines par nos cousins SEVILLA, auxquels je dois beaucoup de nous avoir si bien entourées. Ce qui me versait du baume au cœur, c'était la rencontre de certaines personnes âgées qui me parlaient de mes grands-parents MALDONADO, de mon père lorsqu'il était jeune, je me souviens d'une dame qui me dit avec émotion : "Mon Dieu ! Que ton père était beau avec ses yeux verts, sa haute taille, j'étais fière et heureuse lorsqu'au bal il m'invitait à danser..."

Nous aidions nos cousines à l'épicerie, surtout le dimanche où les clients venaient nombreux avec les "gens des villas". Curieusement, pour nous qui avions perdu nos plus chers, notre famille s'agrandissait car les cousins de nos cousins devenaient aussi les nôtres, comme les PERAL - GALVAN, etc... La cousine Rose, que j'aimais bien, qui en venant faire ses achats profitait des petits moments de détente pour faire un brin de causette et rire un peu...

Nous avions deux clients de marque très fidèles, Kouider et Mogno qui vendait "l'Echo du Soir". Après avoir fait le plein plus haut, ils arrivaient chez nous. Que ce soit Juliette, Henriette ou moi, Mogno nous appelait : "Jouliette ! Damé un petit z'enfant», le petit z'enfant était une petite bouteille de Perrier qu'il sortait de sa poche, que nous remplissions au robinet d'un des barils de vin, qu'il buvait d'un seul trait et lorsqu'il en demandait un second, nous lui disions : "No! Tienes ya bastanté". Il repartait tout bonnement sans insister jusqu'à la prochaine. Quant à Kouider, moins compréhensif, plus nerveux, s'il insistait il suffisait de lui dire que le Garde-Champêtre n'était pas loin pour qu'il reparte.

Chaque matin, Lisette prenait le car de la S.O.T.A.C. avec une bande de jeunes, vous vous reconnaîtrez, à peu près tous nés de 1939 à 1943 pour rejoindre les Lycées et Collèges d'ORAN. Bande bien soudée puisqu'après plus de 40 ans de séparation, grâce à l'initiative de Robert, ce sont les grandes retrouvailles que nous connaissons.

AÏN-EL-TURCK - Aïn = Source en arabe, donc SOURCE DES TURCS - qui portait si bien son nom de "Reine des Plages de l'Oranie". A mes neveux, je leur décris avec plein de détails ce qu'était notre village, non seulement un des plus beaux de la côte, mais aussi un des plus propres, comme un sou neuf... A l'intérieur des maisons les cours étaient fleuries comme les patios andalous et dans certaines, un beau puits en son milieu. C'est là, que j'aurais aimé vivre le reste de ma vie.

CAP-FALCON - avec son phare qui balayait toute la baie... Ce coin magnifique qui a fait rêver Jean­ Claude, alors qu'il n'était que fiancé, il disait à sa future épouse : "Plus tard, nous demanderons le poste double du Cap-Falcon." L'école et l'appartement des instituteurs surplombaient la mer. Triste rêve... Lui qui se voyait déjà "pescando a los pies de la Farola"... Balayé par un mystérieux et furieux coup de vent, il s'est retrouvé tout en haut de la Lorraine à une soixantaine de kms des trois frontières - Belge - Luxembourgeoise et Allemande... Mais la revanche ne s'est pas fait attendre, car avec leurs premières économies, ils ont fait rapidement construire la maison de vacances à Calpe au pied du Peñon d'Ifach !

Revenons à Aïn-El-Turck, Lisette vous dirait mieux que moi ce que furent ses années d'adolescence, les nombreuses distractions sous le beau soleil, en hiver les longues promenades sur le littoral, souvent, le dimanche après-midi, nos amis MENGUAL, parents de Marie-Thé, dans leur camionnette bâchée, nous emmenaient tous, jeunes et moins jeunes, entassés sur des banquettes arrières jusqu'aux Andalouses, les Coralets, le Pain de Sucre et aussi à la fameuse forêt de M'sila. C'était la fête avec cette jeunesse, des chants, des jeux sur le sable, le goûter, friandises et fruits .....

En été, c'étaient les baignades, il suffisait de descendre les nombreuses marches près du Monument-aux-Morts pour se retrouver sur l'immense plage de sable fin. Le soir, les séances de cinéma en plein air chez Adrien ou bien au Neptune, tous en bande à BOUISSEVILLE. Quant à Lisette, elle était invitée à presque tous les mariages du moment, en demoiselle d'honneur, robe longue, diadème, etc... Chaque mariage était un évènement, le cortège traversait à pied le village pour se rendre à la mairie et à l'église. On pouvait admirer la mariée au bras de son père, mais aussi les jeunes demoiselles plus jolies les unes que les autres. C'était la fin d'une époque, la tempête de Mai 68 n'avait pas encore balayé les principes et les structures ancestrales pour les remplacer par la libération des mœurs et la grande permissivité. Rares étaient les jeunes filles qui sortaient seules, encore moins la nuit. C'était ainsi, c'était notre époque...  .


Isabelle Maldonado

(La Lettre d'AÏN-EL-TURCK n° 19)

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Mis à jour le 06/10/2018
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