Aïn-EL-Turck La Plage

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Rendez-vous à Aïn-El-Turck

AUJOURD'HUI > Sébastien Ambit


Rendez-vous à Aïn-El-Turck


Mon Algérie à moi, comme la vôtre, commence avec mon enfance.

Pour être plus précis, elle commence depuis toujours. Et ça, vous ne pouvez pas comprendre. Demandez à vos enfants, ils vous le confirmeront. Peut être…

Nous, notre Algérie, ce sont vos souvenirs, votre accent, vos dates, vos photos jaunies, vos instituteurs raides comme la justice. Ce sont aussi des images impossibles comme un paysage que l’on vit en permanence par procuration. Ce sont des interrogations qui m’ont donné le sens de la métaphysique : comment se fait-il que mon père revendique des pieds noirs alors que je constate qu’ils sont aussi blancs que les miens ? Notre Algérie à nous est une quête permanente de l’imaginaire.

Notre Algérie, ce sont quelques dates qui vous ont tatoués. Mais avez-vous conscience qu’à nous aussi, elles nous ont marqués ? A l’école on étudie l’histoire de France et de Navarre. On y égrène nos totems du savoir comme d’autres les perles du chapelet : 800, 1214, 1610, 1789, 1916, 1944… C’est bien et vos impôts me paient pour que je continue à le dire à vos petits enfants…

Mais notre histoire à nous c’est aussi vos dates à vous. 1830, 1936, 1945, 1954, 1962. C’est aussi vos lieux, vos hommes et vos autres entonnoirs de mémoire : les tirailleurs de Douaumont, la légion et les képis blancs de Sidi-Bel-Abbès, Albert Camus, Sétif, vos tombes, la toussaint rouge, le balcon de 1958, les bateaux du port, les larmes et l’oubli du 5 juillet 1962. Et puisque je parle de la Grande Guerre, je pense aussi à tous ces événements qui ne parlent qu’à ceux qui connaissent l’odeur du camphre : les coins sombres des cours d’école, les poteaux de corners durs comme des matraques, les tacles assassins…

Mais pour nous, avez-vous conscience que c’est une histoire presque inaccessible, ou au moins aussi difficile à percevoir que la barbe fleurie de Charlemagne ou les plages d’Omaha ? Et pourtant, j’en suis. Elle ne devrait donc pas n’être qu’une mousseline de douceurs qui ne bruine sans cesse que sur vos souvenirs à vous. Et pourtant…

Notre Algérie, ce sont vos odeurs qui déshabillent ce mot de son sens : le jasmin, la menthe, le soir, la mer, la corniche. On croit savoir l’odeur des choses, on n’en connaît que l’illusion, que l’écorce. On ne connaît en fait jamais tout à fait l’odeur des choses qui sont passées. Tout est là. Tout est dans cette certitude d’être profondément marqué par quelque chose qu’on ne connaît pas. Notre Algérie, c’est la voix de mon Grand Père et son regard d’acier posant parfois dans le ciel quelque mélancolie sur les paysages voilés de son enfance. Et puis tout au bout, notre Algérie, ce sont tous nos vieux à nous qui ne sont pas morts chez eux…

Je suis allé là-bas pour connaître ces endroits. C’était rendez-vous à Oran. Mon père n’était pas au courant, je voulais lui faire une surprise… Pour m’en avoir parlé pendant des lustres, je savais où il serait, à quelle heure, avec qui, pourquoi et même comment il serait habillé. Je savais ses minutes chez lui et ses regrets de ne pas m’avoir mis dans ses bagages. Le mensonge fut grandiose, délicieusement cruel même que de ne pas lui dire que quelque part au détour de sa vie, je le cueillerais comme un fruit mûr.

Impact dans 1 minute ! Je me cache au détour d’un porche pour lui téléphoner. A une centaine de mètres, je vois un troupeau d’eux qui n’est pas encore « nous ». Je me sais dans l’œil du cyclone, c’est une jubilation infinie. Je fais sonner son téléphone, l’endroit est bruyant, méditerranéen, coloré, tel que je le voulais. Je le vois se cacher pour prendre une pause silencieuse, je lui parle de la pluie froide qui ne cesse de tomber sur la place du Capitole, il me renvoie le soleil et la chaleur de « là-bas ». Là-bas, là où je me vais, là bas où je me trouve. Si près, si loin…

Et puis je vais vers lui. Ses copains, je comprends le sens profond de ce mot à ce moment là, sont au courant du mensonge et me font une haie d’honneur. Leurs yeux sont embués, les sourires magnifiques. Je lui demande de ne pas se cacher sous ce porche, et qu’il ferait mieux de vivre son téléphone au grand jour…

Purééééééééée, j’ai cru que je le tuais…

Et puis ces quelques jours là-bas ont pris le pouvoir. Je n’y ai pas croisé l’auteur de La Peste, ni même aperçu un bateau quittant pour toujours les digues de Mers-El-Kébir. Peut être avec un peu d’imagination et beaucoup d’anisette j’aurais pu le faire. Non, mais j’y ai croisé ce que j’étais venu chercher, des images pour mes lieux de mémoire impossibles.

J’y ai reconnu quelques-uns de vos souvenirs. J’ai vu vos rues, vos portes, votre église et vos plages. J’ai perçu dans la mer là où s’était étiré le sillage du bateau emportant pour toujours vers la métropole ma grand-mère et mon arrière-grand-mère. J’ai vu Santa Cruz et depuis son promontoire la baie d’Oran et les collines recouvertes d’Eucalyptus.

J’y ai été enchanté par les paysages de terre rouge et d’horizons bleus. La route qui longe la mer et qui tout au bout s’enroule autour d’un escargot est celle que l’on m’avait racontée. Les cours du lycée d’Oran sont pleines de mémoires. Je caresse les pierres avec toute la précaution que l’on porte aux grands ancêtres. Je m’appuie sur ces murs sur lesquels mon père s’était forcément appuyé. Mais les noms sur le marbre du monument aux morts y sont les seuls survivants de votre époque… Survivants de l’après 62, c’est curieux que ces morts là soient les seuls à pouvoir encore parler et me raconter à leur manière, à ma manière presque, les années d’école de mon père. Pourquoi n’ont-ils pas aussi enlevé les plaques ? Ces morts-là parlent-ils donc toujours trop fort ?

Je ressors de là, je regarde les yeux de mon père dérouler la bobine de son histoire. C’est sûr, il voit les cars de la Sotac, ceux qui l’amenaient au lycée dans ses années velours. Mais dans cette vraie vie, ils n’y sont plus. Il ne reste que le kiosque qui est fermé et en glissade vers l’abandon. Ce n’est pas grave, je le sais avec sa mère lui écrasant les doigts pour venir l’inscrire en sixième. Voit-il en couleur, où comme moi en noir et blanc ?

Les rues d’Oran ressemblent à celles de ces grandes métropoles de l’ouest méditerranéen : de larges avenues bordées de bâtiments construits avec goût et argent… La cathédrale est intacte mais ne sert plus les besoins du religieux. Elle est devenue une bibliothèque. Mais au fond de la nef, tout y est resté, attendant que le dimanche arrive. Il y a les stalles, les vitraux, le piano. Mais dimanche ne viendra plus. Les pigeons ont remplacé les cohortes de pénitents, et leurs chiures ont recouvert le bois comme toutes les autres reliques du Christ pied-noir. Ainsi vont les choses, ainsi s’obscurcissent les passions.

Dans les stades d’Oran, on y sent la ferveur des grands matchs pour ne pas dire des grands soirs. Des dizaines de milliers de sièges vides et nous, tous seuls au milieu pour choisir où revoir les matchs du stade de Reims ou du Football Club Oranais.

Et puis il y a les arènes. Taquillas, ruedo, gradins, l’ombre et le soleil. Tout y est en ordre et on n’attend plus que le paseo… Mais les matadors comme les aficionados ne viendront pas. Mon arrière-grand-père, poussé par son Espagne natale, ne viendra pas non plus. On n’y a pas tué un taureau depuis plus de 50 ans, et les arènes n’ont plus que leurs tribunes pour espérer encore et regretter beaucoup de partir chaque année un peu plus dans l’abandon… J’oubliais, il n’y a plus d’Espagnols pour venir demander las orejas, le rabo y la vuelta ou pour jeter des tomates, et Curro Romero a décidé de se couper la coleta pour toujours. A trop vouloir jouer avec la mémoire, on en oublie le temps présent. Mais à un moment, je vous jure, j’ai cru que l’ancêtre arriverait avec mon père en culotte courte et affectueusement vêtu d’un pull en laine trop chaud…

Aïn-el-Turck. Le village de mon père… Mais ce n’est pas un village ! En géographie, cela s’appelle un paysage touristique du littoral. Je ne savais pas que mes grands-parents avaient habité un paysage touristique du littoral. Je savais pour le tourisme, pour le paysage, pour le littoral. Mais pour les trois à la fois, j’ai été surpris.

Les regards cherchent dans cette jungle de maisonnettes qui se doit de loger une démographie galopante. On devine ce qu’ils fouillent mais et aussi ce qu’ils ne trouvent pas… L’église, la place centrale, la baie, les caps qui enserrent la ville dans son arabesque. Les souvenirs se noient dans 50 ans d’urbanisme vite fait.

Les noms me sont familiers, tellement intimes même : le cap Falcon, le phare, le rocher de la vieille, Canastel, le garage à bateaux… C’est mieux à pied de parcourir son histoire. Alors on y va. La plage, les rochers, le sable… La place de la mairie, là où se tenait tel boucher, tel boulanger, tel coiffeur, l’église qui a tellement changé depuis 1962 et qui là aussi est sortie de son sacerdoce. Elle n’est plus un lieu de culte, elle est devenue un dojo, Jésus y croise quotidiennement son regard avec un combattant japonais. L’image est amusante, le temps passe.

Un détour par l’école primaire. La cour n’a pas bronché depuis des lustres, on a même le sentiment qu’elle ne bougera jamais, un peu comme ces territoires de l’enfance qui sont figés pour l’éternité. Toujours les mêmes murs et toujours les mêmes portes. On devine même sur le sol toujours les mêmes motifs d’écorchure, de pantalons troués et de bouffes au retour à la maison… Une fenêtre s’ouvre et une maîtresse nous invite à entrer… Plus de 35 élèves rangés au cordeau, des cahiers impeccables, des réussites indéniables, une joie de vivre dans chaque regard. Et toujours ces murs vieux comme les souvenirs et ce manque cruel de moyens de base. Tiens, la réussite des élèves peut aussi venir des maîtres ?

Plus loin le cimetière, vidé de ses vivants. Les tombes y sont propres, le temps n’y a pas encore commis ses outrages irréversibles. Les vandales non plus. On y lit quelques noms, quelques dates. Le temps y est resté suspendu, sanctuarisé à l’extrême. Ici mes arrière-grands-parents, là ma grande tante. Nous portons le même nom, je prends le souffle de ma longue coulée des siècles à moi… Images surréalistes que ce cimetière avec ses croix qui ne tiennent plus que par le hasard, avec ses statues encore debout et souriantes malgré la solitude, avec ses pieds de tomates coincés entre les tombes et le mur d’enceinte et enfin avec un sac de terre que l’on prévoit de ramener à ceux qui n’ont pas fait le voyage…
Retour en « centre ville » puisque c’est ainsi qu’il faut l’appeler. Les maisons clés de ma recherche sont là, intactes. Nous y sommes accueillis avec chaleur et amitié. Comme il est bon d’entendre ces voix que l’on avait imaginées différemment…

Les voix justement. Celles de ceux qui sont restés là bas pour vivre l’indépendance tant désirée. 50 ans après elles sont toujours celles d’une franche camaraderie. Les souvenirs sont plus forts que l’histoire, et les jours noirs de la guerre semblent encore plus n’appartenir qu’à une poignée d’acteurs des deux bords ayant fait de leur idéal leur combat, que ce que je pensais. Les mots racontent leurs histoires mais aussi se désespèrent de l’état du pays.

Je regarde la courette dans laquelle mon père a appris à marcher. Une photo légendaire le montre à califourchon sur un cheval de bois. Je regarde longuement cet endroit, avec passion, je reconnais même l’angle du lavoir présent sur le coin droit de cette photo sépia de ses vertes années. J’ai su à ce moment-là que mon père avait été un enfant et que finalement, seul le temps ne fait que courir pour rien. Je cherche toute trace de mon histoire. Sous le préau que mon grand-père avait construit de ses mains de maçon, les tuiles portent encore le nom de la briqueterie de Marseille. Je compte chaque carreau du couloir en me demandant combien de temps il avait mis pour les poser. Je regarde depuis l’intérieur la fenêtre de la chambre de mon père, par laquelle forcément, il avait dû faire plusieurs fois le mur. Je touche l’évier sur lequel ma grand-mère avait dû cent mille fois préparer ses Mounas et ses Roicos. Je crois même entendre son rire unique et sa voix chargée de soleil et de bonheur. Je souris à ce raccourci et à cette rencontre, moi qui ne l’ai jamais connue.

Je me dis que le temps est à sens unique, que c’est moi qui regarde tout ça, et qu’eux n’ont pas pensé qu’un jour leur fils ou leur petit-fils serait dans leurs pas à regarder l’histoire en marche. Ou alors qu’ils l’ont fait, ou espéré… Les réponses se perdent dans le vent chaud qui me balaie les cheveux.

Les plages, les rochers, le sable, tout est là, c’est vrai. Il y a même à la Mer et Les Pins tous les équipements de sport possibles et qui feraient pâlir d’envie beaucoup de villes françaises. Mais les infrastructures n’ont pas suivi l’explosion démographique de l’Algérie de ces dernières années. Les manquements sont nombreux et de ce fait l’entretien minimum pas toujours heureux. Si rien n’y est fait, les sacs poubelles pourraient un jour recouvrir totalement les rochers des plages et ce bleu-là n’aura plus rien de poétique… Pourtant, les énergies ne manquent pas.

Quoi alors ? Un manque de volonté ? Un défaut dans les priorités et les choix politiques ? Une impossibilité économique ? Certainement un peu des trois à la fois. Etre un pays en voie de développement ne prouve pas que l’on progresse ou que l’on recule. Mais abandonner ne montre pas non plus que l’on gère les héritages de l’histoire avec générosité.

L’avion m’attend. Un dernier regard vers ces images tant imaginées et maintenant vécues. Je sais que je repenserai à tout cela. Je sais que je repenserai cette partie de mon histoire en y mettant moins d’imagination. C’est ce que j’étais venu chercher. C’est ce que j’y ai trouvé… La boucle se referme…

Sébastien Ambit

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Mis à jour le 06/10/2018
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