Aïn-EL-Turck La Plage

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Souvenir d'enfance

LE TEMPS D'AVANT > Lucienne Aniorté

Je ne sais à qui appartenait le champ en face de chez nous, mais nous l'appelions : "le champ de chez Mahistre". Quelquefois, il devait être en jachère et il y poussait de la luzerne, ou du blé. D'autre fois, il était en friche et avait les plus belles orties du village. Enfants, munis de bâtons, nous les fouettions violemment en disant : "Abiojo, abiojo, si me picas, te corto el ojo" (ortie, ortie, si tu me piques, je te coupe l'œil), mais si par malheur, on y approchait les mollets, c'était pire que les méduses à St-Germain ; urticaire assuré pour la journée.

Lorsque c'était la St-Jean et qu'il n'y avait pas de culture, cela nous permettait de faire la foguera (feu, bûcher de fête). Toute la journée, nous parcourions le quartier, ramassant cartons, morceaux de bois, artichauts sauvages, herbes sèches. Nous faisions une montagne énorme, que Vicentet, notre garde-champêtre, nous interdisait d'incendier, car nous aurions par la même occasion, mis le feu aux arbres qui bordaient l'avenue. Fous de rage, nous lui chantions en diminuant la hauteur de la foguera : "Vicentet y el guardia moro sen anaven a pescar, Vicentet agara un pulpo, guardia moro un calamar" (Vincent et le garde arabe allaient à la pêche, Vincent attrape un poulpe, le garde arabe, un calamar). Nous n'étions pas les auteurs de cette chanson, mais nous la connaissions pour l'avoir entendue. Il faisait semblant d'être furieux et nous menaçait d'aller voir nos parents. En boucle nous répétions cette chanson en criant de plus en plus fort. Il finissait par partir. Nous avions un peu la crainte pour les parents, mais brave, il ne leur disait jamais rien. Nos mères pendant ce temps faisaient cuire les fèves sèches trempées de la veille, qu'elles nous servaient dans des cornets en papier gris très épais.

A la nuit tombée, nous allumions le feu et nous dansions autour en nous tenant la main, et lorsqu'il ne restait que les braises, nous nous amusions à les sauter en prenant suffisamment d'élan pour atterrir après le brasier. La fête finie, les adultes descendaient à la plage de Beauséjour pour prendre le bain de minuit.

Au printemps, le champ devenait tout jaune, il y poussait des fleurs genre trèfle dont j'ignore le nom mais que nous appelions la vinaigrette. Nous les arrachions et sucions la tige qui était acide. Heureusement que ce n'était pas mortel car Aïn-El-Turck aurait perdu tous ses petits, mais en grande quantité cela servait de laxatif.

Au bout de ce champ, il y avait du courant d'air et c'était propice à l'envol de la bilocha (cerf volant) très souvent confectionnée par mon frère avec l'Echo d'Oran, des roseaux dédoublés, des bouts de ficelle, de la colle (mélange de farine et d'eau) et d'une grande queue faite de chiffons noués les uns aux autres. C'était merveilleux de le voir s'élever vers le ciel et il fallait être très habile de ses mains pour débobiner le fil qui avait été savamment enroulé sur un bout de roseau. Malheur lorsque le roseau ou le fil cassait, le cerf volant était suivi dans sa course libre, par les plus grands très souvent jusqu'à Clairefontaine, avant d'être récupéré. Il fallait alors le restaurer, avant un nouvel envol.

Papa y déposait quelques fois des arceaux en bois qui servaient (je l'ai compris en revenant dans notre village), à la confection des arrondis de portes dans les villas qu'il construisait. Gamins nous en profitions pour nous allonger à l'intérieur, ou sauter de l'un à l'autre.

Lorsque Jean Valjean ou Gorion nos clochards vedettes venaient séjourner à Aïn-EI- Turck, ce champ devenait un hôtel 4 Etoiles et Pub. Ils étaient chauffés la nuit au vin rouge et avec la petenera (ivresse), ils chantaient à tue-tête ou récitaient des poésies : "Giselle, tu as deux ailes, tu vas au ciel". Pour le restaurant les gens du quartier leur donnaient du pain, des fruits, et c'est souvent que Maman nous envoyait leur porter une assiette de potaje, arroz caldos ou lentilles (gros plats)... que nous avions ordre de verser dans leur gamelle. L'hôtel n'ayant pas de salle de bains, ils ne se lavaient jamais, alors hors de question qu'il mange dans notre casserole...

Un jour René montra à Gorion un œuf de tortue qu'il avait mis au soleil depuis quelques jours dans l'espoir de voir éclore un bébé tortue. Il tentait une expérience et voulait le conseil d'un adulte. Quelle ne fût pas sa surprise de voir Gorion le gober ! On ne saura jamais si la naissance aurait eu lieu ?

Enfant nous y posions des pièges après les avoir camouflés avec quelques petites branches. Nous faisions aussi de la glue avec les semelles en crêpe que nous chauffions dans un pot de conserve. Si nos parents ne prenaient pas garde même nos chaussures neuves y passaient. Nous allions poser cette glue sur les arbres, mais j'avoue n'avoir jamais vu un seul oiseau s'y coller ! Par contre, les pièges fonctionnaient bien et Simone ma cousine, plumait et vidait les oiseaux et les faisait cuire au barbecue improvisé, sur ce fameux champ. Elle se régalait et les mangeait tous, y compris leurs os. Aucun déchet, pas de pollution.

Il en aura vu ce fameux champ Mahistre ! Maintenant il y a poussé des constructions, et rien ne sera jamais plus pareil ! ...

Lucienne ANIORTE
Le 24.06.2010

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Mis à jour le 29/10/2017
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