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Souvenirs de fêtes

LE TEMPS D'AVANT > René Aniorté

 

Ces fins d'années font souvent remonter en surface, des souvenirs de cette même période, vécus dans notre passé récent. Généralement, dans les conversations, les échanges débutent par des "tu te rappelles ?" ou "tu te souviens ?". Ainsi, malgré des évènements venus gâcher l'insouciance de notre jeunesse, nous conservons, bien heureusement, quelques souvenirs merveilleux tels les matins de Noël. Bien que n'y croyant plus tellement, nous trouvions les cadeaux du fameux bonhomme à barbe blanche au pied du sapin ou de la cheminée. Nous y avions placé nos chaussures avant d'aller au lit. Il faut dire que par respect pour ce vieil homme si délicat, il avait fallu, bien avant, les décrotter et les cirer soigneusement. En général cette tâche était exécutée avec enthousiasme, car toujours récompensée au matin!


À l'approche de ce grand jour, comme tous les petits enfants de France, nous nous posions la question de l'existence de ce vieil homme. À l'école des bruits couraient que les plus dégourdis, comme les plus grands, s'amusaient à nous communiquer tout en se moquant de nous. Le Père Noël 'n'existait pas et le doute planait à son sujet.

L'année de mes 6 ans, fouillant comme d'habitude, dans les tiroirs du buffet de la salle à manger, je découvris un pistolet à capsules. La copie conforme de celui que j'avais commandé pour Noël. J'avais enfin la preuve de la non-existence de l'homme si mystérieux. Comme je m'en réjouissais sans retenue auprès de ma sœur, mon père surgit. Un magistral "calbote" (1) eut raison de ma joie. On m'expliqua longuement qu'en rupture de stock, mon père avait été chargé par le vieux bonhomme, de le trouver à tout prix. Cela fut fait sans tarder. Convaincu en partie, je continuais à croire à la légende, sans trop de conviction.

Quelques années passèrent, on m'avait promis un vélo pour ce jour béni et j'en rêvais jour et nuit. Un 25 décembre tôt le matin, un chuchotement me réveilla. Mes parents discutaient entre eux à voix basse. J'entendis alors le cliquetis familier du vélo que l'on poussait vers son destin. Au réveil, magnifique, le vélo était là, au pied du sapin. Je dis sapin, en réalité ce n'était qu'une branche de pin que notre père allait chercher vers la ferme Eymerat ou la Pinède. Il était décoré de guirlandes, de bougies, d'oranges enveloppées dans du papier argenté et des fameux petits cotons simulant la neige, si chers à notre ami Guy Montaner.

Heureux, je fis l'étonné mais à partir de ce jour là, je n'y crus plus jamais. Je garde cependant en moi l'instant merveilleux de la découverte des cadeaux, le matin au réveil. Ce moment magique, je le retrouve toujours avec beaucoup de joie quand mes petits-enfants après avoir déposé leurs souliers, découvrent émerveillés, les yeux brillants de joie, les paquets alignés au pied du sapin. Un vrai cette fois, dominant des chaussures garnies de cadeaux, pour le bonheur des tout petits comme des grands !

Un autre grand moment de ces fins d'années reste celui des soirées en famille pour "la Noche Buena" (2) ou "la Noche Vieja" (3). Nous pratiquions de longues veillées au coin du feu, avec chants, contes et plaisanteries. Nous nous réunissions chez nos Grands parents paternels.

Dans l'âtre et dans une vieille poêle, Grand-père grillait des marrons ou cuisait des "boniatos" dans la douceur de la cendre, juste sous les braises de ce feu de joie. Chacun avait apporté quelque chose à grignoter. Ainsi, nous trouvions des mantécados (4) et des rollicos (5), ils étaient de toutes les fêtes, du biscuit arrosé souvent d'un sirop de rhum, du touron (6) dur et à la pâte d'amande contenant parfois des fruits confits, du jijona plus gras mais tellement bon, des fondants, des petits grains d'anis enrobés de sucre, de toutes les couleurs, des figues sèches avec des noix, des dattes fourrées à la pâte d'amande roulées dans du sucre cristallisé, des noisettes et des amandes, des dragées espagnoles, plus petites, plus rondes, mais tellement goûteuses car elles étaient torréfiées, puis des bouchées de chocolats à la crème vanillée dont on ne voudrait plus aujourd'hui. Enfin, les 13 desserts, et même plus, étaient largement représentés.

Les adultes dansaient sur des 78 tours, à l'aide d'un phonographe. Il fallait vite activer la manivelle lorsque le rythme baissait. On buvait des liqueurs. Pour nous, le champagne était encore un grand inconnu à l'époque. On en parlait, bien sûr, comme du voyage terre-lune.

Parmi les souvenirs, me revient une anecdote concernant mon grand-père paternel, le "Tio Manuel". Elle nous avait fait bien rire :

 "-Abuelo quiere beber un poco de licor ?
 - No gracias, no tengo sed !
 - Pero Abuelo es licor "Vieille Cure" !
 - Ah, si es cosa de cura es cosa santa ! Dame, dame !!! (7)

Pour les petits que nous étions à l'époque, c'était une occasion de nous enfler de douceurs. Cependant, l'instant le plus intéressant était celui du lendemain. Nous allions en chœur présenter nos vœux à toute la famille. "Bonne Année, bonne santé, mettez la main dans le porte-monnaie". Cela nous le disions entre nous, mais c'était une occasion unique de remplir nos tirelires.

Pour la circonstance, ce matin-là, Grand-père restait au lit. Nous arrivions l'un après l'autre dans sa chambre, comme en une procession. "Muchos años Abuelo" (8), bien que comprenant le français, il ne parlait qu'espagnol. Il devait être, sans doute, très heureux et fier de nous entendre parler en castillan.

Grand-père soulevait alors l'oreiller où il avait placé quelques billets. Devant nos yeux ébahis et nos visages radieux, il faisait semblant de découvrir de l'argent, destiné à marquer ce nouvel an. C'était un grand moment de joies réciproques et d'émerveillement !

De là, nous allions dans le "patio" (9) souhaiter nos vœux au reste de la famille. La cour était commune aux appartements de nos oncles et tantes. À la fin de la tournée, nous comptions notre argent et, ravis de la "cueillette", rentrions à la maison riches et heureux. Nous n'avions plus qu'à attendre l'année suivante et la nouvelle cueillette !!!

Bien sûr que dans l'année, avec la Mona, Santa-Cruz, les Pifiatas, les oursins, les mariages, les baptêmes, les communions, le sacrifice des cochons, il existait bien d'autres occasions de se réunir pour se divertir, manger, rire, chanter, plaisanter et remplir nos têtes d'autres souvenirs. Peut-être quelques uns s'en souviennent. Je les invite à en relater dans un prochain article!!

René Aniorté



1  Calbote : mot courant à Oran pour désigner une gifle ou un soufflet.
2  Noche Buena : on pourrait traduire par "Belle nuit", celle du réveillon de Noël.
3  Noche Vieja :  la "Vieille Nuit" ou le réveillon du jour de l'An.
4  Mantecados (ou mantecaos) que tout le monde connaît aujourd'hui, petits gâteaux ronds décorés de cannelle, faits de farine, sucre et huile.
5  Rollicos (ou roïcos) autres gâteaux secs faits d'une pâte roulée puis arrondis en couronne.
6  Touron : il s'agit de nougat aux amandes.
7  "Grand-père voulez-vous boire un peu de liqueur? - Non merci, je n'ai pas soif ! - Mais Grand-père, c'est de la liqueur "Vieille Cure" ! - Ah, si c'est un truc de curé, c'est une chose sainte, donne-m'en, donne-m'en !!!
5  Muchos años Abuelo : Formule pour souhaiter nos vœux au G.P. "Beaucoup d'années (à vivre) G.P."
6 Patio ou cour en castillan. Se prononce comme il s'écrit et non "pacio" comme cela est de mode aujourd'hui.




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Mis à jour le 29/10/2017
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