Aïn-EL-Turck La Plage

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Aïn-El-Turck la Plage

CHRONIQUES D'AÏN-EL-TURCK


Aïn-El-Turck la Plage
"Reine des plages de l'Oranie" (Selon le cachet de la poste !)


Je ne peux souvent refreiner ma joie, et encore moins ma fierté, lorsque échangeant nos civilités, mon interlocuteur m'affirme avoir connu Aïn-EI-Turck. Parfois, d'ailleurs, cette personne m'épate bien plus encore, lorsqu'elle m'affirme n'y avoir passé que quelques heures. Son souvenir s'est poursuivi, tout au long des années, et se conserve, encore, intact en sa mémoire, un peu comme si l'évènement datait d'hier. Mais, qu'avait donc ce village pour marquer ainsi ceux qui, un jour, avaient croisé ses chemins ?



Ce village, se trouvait face à l'immensité de la mer et sous le ciel azur. Dans la voûte céleste de ses nuits constellées de milliards d'étoiles, la voie lactée paraissait plus lumineuse que le phare du Cap Falcon. Pour y être né un jour, je le sais et l'affirme très fort, ce lieu dégageait un charme certain. Il possédait quelque chose de plus. "Il était un village, mais devenait une ville lorsque l'été chantait!" Pas une ville comme tant d'autres, non. Ce lieu extrêmement chaleureux demeura havre de paix jusqu'aux derniers jours avant l'indépendance. On y venait en recherche de détente, de bains et de bonheur. Les villas se multipliaient et, parce que "le bâtiment allait, tout allait !"

Le village était prospère, ses habitants honnêtes, avenants, souriants, solidaires, amicaux. Joies ou peines, tout était partagé dans une compassion totale. Il fallait être particulièrement difficile pour ne pas s'y sentir à l'aise. Même en pénurie d'eau, ces choses là arrivaient parfois, jamais personne n'avait refusé un verre d'eau à qui que ce soit. On offrait à la place, de la bière "BAO", du vin de la cave coopérative ou de l'eau et du coco qu'on avait de côté! Et jamais, au grand jamais, à titre onéreux. Que la légende du "verre d'eau payé cash" par le petit militaire finisse ici, par succomber à son beau mensonge téléguidé. La moindre conversation avec l'étranger ou "le petit patico" (1) en kaki, tournant à la sympathie, pouvait se transformer en invitation à partager anisette et Kémia, ou plutôt l'inverse. On mangeait d'abord et on buvait ensuite. De là, cette amitié naissante se concrétisait par une invitation à déguster le dimanche suivant, la paella maison, les boulettes ou "pelotas" de Noël ou de Pâques.

Les visiteurs, venus en promenade ou pour un séjour, arrivaient en majorité d'Oran, mais aussi de "l'intérieur". Chacun ou presque empruntait la belle Corniche dominant la mer.



Du coup pour rigoler, on nous surnommait les "Cornichons". Ceux qui nous raillaient ainsi. ne savaient sans doute pas que, sans esprit de vengeance, nous les avions gentiment affublés du surnom d'''Hirondelles'' ou "Golondrinas" ! C'est vrai, comme elles, ils revenaient sur le même lieu, souvent dans le même "nid", passer le printemps et l'été. On les revoyait, très souvent, aux vacances scolaires, et même en fin de semaine.

L'espèce était protégée par tous nos commerçants, nos artisans et nos entrepreneurs. Nos gentils passereaux se succédaient de génération en génération. Ils avaient même des représentants au Conseil Municipal.

On les aimait bien et ils nous le rendaient aussi. La SOTAC distribuait ses passagers depuis St Roch jusqu'au centre du village. Elle desservait également le Cap Falcon et par la même occasion, les plages des Coralettes et des Andalouses. Aux pieds du Cap se trouvait la réserve à oursins des vrais connaisseurs. L'évocation de ces casses croûtes au bord de l'eau ne manquent jamais de me mettre l'eau à la bouche et de finir irrémédiablement par tourmenter mon esprit. Oursins, vous me manquez aussi fort que me manque ce pays où j'ai vu le jour !

Le dimanche, sur l'avenue du Gal Leclerc, nous, les "locaux", faisions le "boulevard". Sans arrêté du maire et sans visa préfectoral, la rue principale, depuis la gare de la SOTAC, jusqu'à la Place de la République, se transformait alors en voie piétonnière. Nous allions et venions inlassablement, depuis le boulanger Drouin, jusqu'à l'épicerie Sevilla, près du jardin public.



Sur cette place, veillait d'ailleurs, près du canon, notre poilu sur son piédestal. Presque tout le village s'y retrouvait. En se promenant ainsi dans ce tronçon d'avenue, on refaisait le monde, tout en croisant les copains et aussi les copines. On parlait de présent, on rigolait parfois en pensant au futur. On avait bien raison! Nous ne le savions pas encore, mais l'avenir en ce lieu, ne nous appartenait déjà plus. Par contre, lorsque la soif nous assaillait, nous avions un choix de bars important et une profusion de kémias. Il suffisait d'effectuer deux pas de côté pour choisir sa terrasse.

Les parents, eux, se divisaient. Tout d'abord, les mamans. Elles s'asseyaient devant les maisons, sur des chaises sorties pour l'occasion. Là, pendant des heures, elles allaient bavarder avec leurs anciennes copines de classe ou leurs anciennes voisines de lavoir. De temps à autre, elles jetaient un œil inquisiteur sur leurs jeunes filles en promenade, tant le péril semblait grand, parmi ces garçons riant de tout et de rien. Les questions ne manqueraient pas de fuser sitôt de retour à la maison.

Les hommes, eux, se rendaient plus facilement dans les bars pour discuter et disputer d'interminables parties de "Solo" ou de "Brisca". Elles n'en finissaient pas de résonner de cris de joie et d'annonces faites à grands coups de majeur replié, frappé sur la table en déposant la "carte miraculeuse". Celle qui, à l'égal du penalty au football, juste avant le coup de sifflet final, vient changer la phase du jeu et chagriner ceux qui déjà jubilaient. Les cartes espagnoles raflées changeaient de main puis, lors du comptage des points, noyaient le dernier espoir des joueurs malheureux. Il m'est impossible de ne pas parler des grimaces, ces signes conventionnels échangés entre joueurs. Chacun les connaissait. Ce code permettant d'annoncer son jeu à son partenaire, le guidait au long de la partie. Il influençait son choix et permettait parfois d'obtenir la victoire ... Seul Pagnol aurait pu décrire ces mimiques, comme ces paroles échangées, avec l'accent de notre terre, s'il avait pu, même un seul instant, traverser notre village d'Aïn-El-Turck.

Au fil des ans, la cité s'était adjointe des faubourgs au bord de l'eau. Il portaient tous des noms enchanteurs: L'allée des villas, la Mer et les Pins, le Cap Falcon avec son phare, ses dunes et sa plage de l'Ouest, Clairefontaine et son château Navarre, Bouisseville, son casino, son château Maraval, Albert plage au sable chaud, Paradis Plage et ses distractions, Trouville et ses pins parasols, Saint Roch et sa plage de l'Est, puis le Rocher de la Vieille dressé sur la baie, véritable "Colonne d'Hercule" veillant sur la porte d'accès à "la plus belle des plages de l'Oranie", le cachet de la poste faisant foi !



L'été la ville voyait défiler troupes, orchestres, chanteuses et chanteurs, étoiles de la scène nationale ou internationale. Les spectateurs se pressaient à l'intérieur de "la Mer et les Pins", du Stand Gasquet, du Cap Falcon ou d'ailleurs. Bien plus nombreux était le public chaleureux, venu s'agglutiner aux abords de ces lieux. Il profitait gratuitement de la musique et de ce qui pouvait parfois s'entrevoir du spectacle.

Yvette Giraud, Gilbert Bécaud, Pierre Dudan, Patachou, Beni Benet et tant d'autres vinrent nous enchanter. Rossi une petite chanteuse Mexicaine nous avait ravis en nous gratifiant d'un "Amor de mis amores" qu'Edith Piaf reprit avec succès, sous son titre français "La foule". Dalida entama une prestation au stand Gasquet, mais elle ne put terminer son tour de chant. Des menaces précises, liées à la guerre d'Algérie, l'avaient parait-il visée et surtout perturbée.

Les fêtes du village se célébraient le 15 août de chaque année. Le programme comprenait régates, concours sportifs, élection de la Miss, mais surtout ce grand bal tant attendu. Sur la grande place, devant la Mairie, Lucky Starway (2) anima les fêtes du centenaire le 15 août 1950, Paul Fabre (3) la dernière avant les "évènements". Le bal durait jusqu'au matin, mais habituellement vers minuit, il marquait une pose. En effet, un spectacle de variété, impatiemment attendu de tous garantissait le rire et l'envoûtement. Le charme des voix, des chansons ou des sketchs s'élevant communiquait à tous bonheur et joie, pour des jours et des jours, à venir.



Parfois de petits soldats de France invités se mêlaient à nos fêtes. Nous étions heureux de les accueillir en frères, en fils ou tout simplement en amis. Il leur arrivait parfois de refuser cette main tendue. Ces portes qu'on leur entrouvraient, nous rendaient suspects, par manque d'habitude, différence de mentalité ou simplement peur "du coup du canapé" ... chez nous, nous n'en avions pas, aussi venaient-ils sans crainte !

Noël survenait avec ses fêtes familiales, ses réunions où la chanson avait sa place. Le "Cielito lindo" ne manquait pas une telle soirée, quant à la "Cucaracha", ses couplets agrémentés à la sauce oranaise n'avaient plus rien de commun avec la chanson révolutionnaire de ses origines. Beaucoup plus marrante, elle était bien plus pacifique. Les jeunes partaient souvent en groupes faire le tour des maisons où l'on fêtait Noël. Il suffisait de frapper aux portes, elles s'ouvraient. On entrait, on chantait accompagnés ou non d'une guitare, on jouait de l'harmonica, on racontait quelques blagues, on mangeait des mantecaos ou des gâteaux secs, un peu de touron (4) d'Alicante, made in Oran, on buvait quelques liqueurs maison faites avec l'eau de vie de la cave coopérative et de l'extrait Noirot. On repartait comme on était venu, sans que personne, un seul instant, n'ait eu l'idée de nous mettre à la porte.
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Pâques déroulait ses deux jours différemment. Le religieux d'abord, avec sa messe que personne n'aurait manquée, avec son chœur louant le Seigneur et la Vierge, avec une force inégalée ce jour là, sauf à la messe de Noël, bien entendu, avec son "Divin Enfant" repris en chœur, par toute l'assemblée de croyants. Le pain de la tradition, mona et biscuit béni, était distribué à tous les participants. Le midi, la table rassemblait les familles autour d'un bon repas. L'après midi les jeunes dansaient et les vieux se mêlaient à la fête.

Le lundi, par contre, c'était le jour sacré de la Mona, la "sainte Mona" ! Elles avaient été préparées par les mamans sous le contrôle des grands-mères. La frita farcissait les chaussons, et l'amour familial, la joie et le bonheur d'être ensemble, participaient du reste. On partait "passer la Mona" à la mer, sur la plage, aux dunes du Cap Falcon, à la Vierge de Misserghin, à la Forêt de M'sila, dans la petite ferme de l'Abuelo, enfin, là où l'on se sentait en liberté pour manger, boire, rire et chanter "Viva la mona de Misserghin !".



Les baptêmes, mariages, communions, procédaient du même rituel et des mêmes réjouissances. Chacun se faisait un devoir d'inviter ses voisins, l'institutrice ou l'instituteur du petit, celui de l'an passé ou de l'année d'avant. L'élaboration des gâteaux comme des repas se faisait en famille, souvent avec l'aide de voisines complaisantes.

Au cours de l'année, les arbouses, les jujubes ou les olives, les genêts ou l'aubépine du Barranco de l'Aguadi, connaissaient aussi leurs heures de gloire et leurs grands moments de cueillette ou de dégustation. La "matanzas" des cochons autre occasion de fête et de bombance, réunissait les familles élevant un porc avec les déchets de cuisine, quelques "bellotas", ces glands de chêne venus de la forêt M'Sila, quelques grains de maïs et des tourteaux de cacahouètes. La "longanisse" séchée, issue du long travail des charcutiers occasionnels, venait au long de l'année enrichir la kémia offerte aux invités à chaque dégustation d'anisette.

Les cinémas de plein air, leur écran panoramique et les jets d'eau musicaux de l'un d'entre eux, ravissaient la population locale et estivale, avec leur décor étoilé et une acoustique très particulière, le ressac de la Méditerranée l'agrémentant toute la nuit.

Les petits bobos de la vie se soignaient à la maison avec des méthodes éprouvées de grands-mères. Les "nerfs sautés", foulures de cheville, lumbagos, etc. ne résistaient pas à la visite au "Curandero", quant aux autres maux, le médecin et le pharmacien savaient y subvenir. Il arrivait que la neige fasse son apparition. C'était alors la découverte et la folie blanche, car cet évènement n'avait plus lieu avant la génération suivante.



Bien sûr, le texte décrit un village merveilleux, idéal, avec des gens ultra sympathiques. Il existait aussi chez nous des ogres, des mal lunés, des invivables, des "asociaux", heureusement, ils n'étaient pas monnaie courante. Le soleil, le ciel bleu, la mer immense finissaient par les rendre transparents, invisibles, à tel point qu'ils disparaissaient véritablement à nos yeux. Ils restaient seuls à grogner dans le désert où leur bêtise les avait confinés.




1 - Terme plus affectueux que péjoratif pour désigner les militaires métropolitains.
2 - Il mourra dans l'attentat du Casino de la Corniche à Alger.
3 - J'eus la joie de le rencontrer à Paris en janvier 1988. L'évocation de ce souvenir fut un grand moment d'émotion et de joie réciproque (34 années après, ses souvenirs étaient si précis qu'il me parla des gens qu'il avait approchés, des plats qu'il avait consommés, etc., tout, soudain, tout, lui revenait sur cette scène du Lido).
4 - Nougat dur aux amandes.

René Aniorté : à Valence, le 11 avril 2010

Mis à jour le 25/05/2017
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