Aïn-EL-Turck La Plage

Aller au contenu

Menu principal

Rencontres

CHRONIQUES D'AÏN-EL-TURCK


Le petit bal du Beauséjour


Dans le cadre de mes fonctions au service des fêtes de la Mairie de Valence, j'assistais pour la vingt et unième et dernière année, à la réunion de préparation d'une des dix ou douze manifestations annuelles, commémoratives ou patriotiques. Nous étions en 1997, j'étais au bout de ma carrière et, plutôt, décontracté.

Sur cette place centrale, et comme toujours, nous étions quelques civils perdus au milieu des autos, des piétons, et surtout, de tous ces uniformes galonnés et ces képis enluminés d'or ou d'argent. Entouré des représentants du Premier Spahis, du G.A.L.A.T (1), des Réserviste du 75° RI, de la Gendarmerie, de la Police et des Sapeurs Pompiers, le Commandant de la Place présidait. Cependant que "les uniformes" mettaient au point leur ordre de défilé, je m'étais approché du responsable de l'Harmonie Municipale.

À mon arrivée à Valence, j'avais beaucoup dansé sur sa musique. À cette époque, il dirigeait un grand orchestre, l'ensemble "Guy Roussillone ", très connu dans la région dauphinoise. Je n'avais toujours pas oublié ces tout premiers bonheurs de France, suivant notre "rapatriement". Du coup, dès notre première rencontre, nous avions sympathisé. Pour tuer l'attente, durant les discussions officielles, trop souvent ennuyeuses, nous avions pris l'habitude de plaisanter.

Ce jour là, au cours de la conversation, je mis en avant ma qualité de rapatrié. Guy Roussillon, c'est son nom, parut surpris. Sans doute, me croyait-il descendant de quelque lignée de Gaulois anonymes ou de Vikings bon teint, aussi me demanda t'il de préciser mon ex lieu de vie :

- Je viens d'Oran!

- J'ai fait mon service militaire à la Sénia, m'annonça t'il.

- Ah, bon! Je suis en réalité d'Aïn-El-Turck, là où se trouvaient les plages. Vous devez, sans doute, vous en souvenir ?

- Oui, bien sûr ! Sur la base, nous avions monté un groupe, un petit orchestre. Un jour, nous sommes allés proposer nos services dans un bar, chez vous. Il donnait sur la plage, tout en bas d'une côte. Le propriétaire nous donna son accord pour faire danser les gens dans sa grande salle.

- Ce n'était pas le Beauséjour?

- Je ne sais plus! Nous avions fait bal un dimanche. Le dimanche suivant, les danseurs étaient venus, mais pas nous. Tous les militaires étaient consignés. "Les évènements d'Algérie" venaient juste de commencer. La semaine suivante nous y sommes retournés. Hélas, le propriétaire avait retenu un autre orchestre, sachant qu'il ne pouvait compter sur nous.

Cela paraissait invraisemblable ! Ainsi, depuis plus de vingt ans, je connaissais ce monsieur, sans savoir qu'un jour, son destin avait influencé celui d'un des bars, du bord de notre plage, et du coup, tous ses aficionados passionnés de danses ! C'est vrai, depuis cette époque, nous sommes passés du vouvoiement au tutoiement, ce qui n'est pas plus mal, entre nous !

Voici, ressurgi au grand jour, sur une place de Valence, un épisode de la petite histoire de notre village ! À moins que quelqu'un ne possède de renseignements plus précis ou contradictoires, cet ami serait ainsi, par le plus grand des hasards, à l'origine du bal du Beauséjour, une aventure si pleine de souvenirs heureux, pour nous tous.


1 - Groupement d'Aviation Légère de l'Armée de Terre.

René Aniorté : Valence, le 3 mars 2006


Les fêtes du 15 août


Vous souvenez-vous de ces fêtes du 15 août, au village, comme elles savaient se montrer somptueuses ? D'ailleurs, comme moi, vous conservez sans doute encore, une ou deux "photos de Kodak", de cette époque. Celle d'avant que ne se brouillent les cartes du destin. L'ambiance d'alors, véritable pic de bonheur, exhaussait la douceur des vacances, redonnant à l'été, ses couleurs et son charme.

Comme elles se déroulaient sur plusieurs jours, elles généraient une suite de manifestations culturelles ou sportives, en mer, sur plage et sur terre. Le point d'orgue demeurait bien sûr, ce fameux bal, sur la place .de la mairie. Pour l'animer, de grands orchestres "du pays", et d'autres, venant de France ou de l'étranger, s'y produisaient. Pour la commémoration du centenaire, Lucky Starway (1), Martial Ayela, Michel Gésina, leur chanteuse et leur musique, avaient entraîné les aînés à danser, et nous les jeunes d'alors, à rêver!

Si j'évoque cette période de notre enfance ou de notre adolescence, c'est qu'il arrive parfois des choses curieuses dans la vie.

En 1979, mon épouse changea d'emploi pour se charger d'une boutique de jouets. Dès lors, Noël terminé, nous montions à Paris au Salon. Ce voyage nous fournissait l'occasion unique de voir la capitale et quelque spectacle en vogue. Mais, le premier des hasards me permit de rencontrer André, mon ancien collègue d'école du bled, lors de ma dernière année d'instructeur. Également démissionnaire de l'enseignement, il s'était reconverti dans le jouet.

Dans la foulée du Salon, le 31 janvier 1988, la Société Mattel (les poupées Barbie), organisa pour ses revendeurs, une soirée gratuite au mythique cabaret du Lido. Fallait être fou pour décliner une telle invitation ! Le dîner eut lieu en musique et en spectacle, avec de grandes et belles danseuses assez peu vêtues. Le repas terminé, la direction fit abaisser le niveau de la scène. Nous allions pouvoir y finir la soirée, en dansant. On annonça l'orchestre. À l'évocation de son nom, je fis subitement un saut fabuleux dans le passé. J'en avais des frissons ! C'est vrai, il résonnait encore dans ma tête, associée à quelques chansons rigolotes.

Pour nos fêtes, sur le coup de minuit, habituellement, les orchestres faisaient une pose, pour laisser la place à un spectacle de variétés. Après la prestation des artistes, le bal reprenait jusqu'au petit matin. Cette année là, Paul Fabre, le chef, lui-même, avait chanté et mimé "un pauvre aveugle qui n'y voyait rien ... " et "la bella poulenta cosi ... ". Avez-vous oublié ces ritournelles du 15 août 1954, que chacun a continué de fredonner, par la suite ?

Après tant d'années, les souvenirs les plus anciens parviennent à se brouiller. Parfois, ils peuvent nous procurer de fausses joies! Évoquer au Lido, les fêtes de son village, peut paraître désuet. En ce lieu, autour de moi, on commençait à douter un peu de mes facultés. Pour en avoir le cœur net, André décida d'aller lui poser la question. Et sans plus, il partit danser avec sa femme, mais revint aussitôt :

- René! Paul Fabre veut te voir!

Dans ces cas là, on peut penser à une blague, mais tant pis, on se lance !

À ma grande surprise, un accueil chaleureux et inattendu, m'attend sur cette scène. Paul Fabre quitte l'orchestre et nous rejoint, comme si nous étions des artistes en tournée. En signe de bienvenue, il nous invite à déguster un excellent champagne. Là-dessus, il attaque sans tarder une discussion où le tutoiement est de mise. De vrais copains se retrouvant, n'auraient pas fait mieux !

Paul Fabre me parle du village, comme s'il l'avait quitté la semaine précédente. Son évocation m'est des plus agréable. Ce monsieur est d'autant plus formidable, qu'il a passé trois jours chez nous, et s'en souvient, trente quatre ans après ! Je rêve ! Comment est-ce possible? Pourtant, il ne triche pas. Il cause avec tant de chaleur que s'approchant d'un micro, par habitude, sans doute, il continue à débiter souvenirs et lieux, noms de gens côtoyés, paellas dégustées, etc., etc. Il parle ainsi, sans s'apercevoir que les danseurs et autres gens présents, au Lido, profitent également des paroles qu'il m'adresse. De plus, amplifiées par les enceintes acoustiques, elles accompagnent la musique, un peu comme un doux poème, sur cette scène du Lido.

Je vis là un rêve extraordinaire. De cette rencontre, il subsistera cependant, une ombre au tableau. Paul Fabre ne chantera pas pour moi, ses ritournelles de la place de la mairie. Il pense que ce public, trop guindé, serait outré. C'est vrai, j'avais oublié que la Méditerranée faisait toujours barrage entre eux et nous. Nous, les gens bien plus simples, mais aussi, bien plus aptes à rire de tout et, surtout, à coller à l'ambiance. Dommage ! J'aurais bien aimé chanter "le pauvre aveugle", en duo, avec Paul Fabre, sur la scène du Lido !

Voilà, c'était une anecdote liée à la petite histoire de notre village. Certains, sourient ou se moquent aux souvenirs résurgents de notre passé. Pour nous, de telles rencontres, en réchauffant nos cœurs, nous gratifient d'un surplus de fierté. Alors parlons-en et contons-les ! Et laissons courir les rires moqueurs, un jour ou l'autre, la "grippe aphone" finira bien par les atteindre !


1 - Lucky Starway, chef de l'orchestre de Radio Alger. Il a disparu tragiquement quelques années plus tard, dans l'explosion d'un engin déposé sous l'estrade du Casino de la Corniche d'Alger. Sa chanteuse, blessée, fut amputée des deux pieds.

René Aniorté : Valence, le 9 mars 2006


Mariachi in Montréal



Montréal, juillet 1989, nous visitons le Québec.

Arrivés par l'aéroport de Montréal, nous restons trois jours dans cette ville, le temps de la visiter un peu. Nous y retournerons en fin de vacances. Nous avons de la chance, il fait très beau. La promenade citadine nous mène à la Cathédrale. De là, nous filons Place Jacques Cartier. L'Hôtel de Ville est érigé tout en haut de cette place. C'est de là, de ce perron justement, que "le Grand Charles", s'inspirant du "grand succès de son passage en mai 1958, au balcon du Gouvernement Général d'Alger", lança un jour, pour faire parler de lui, son "Vive le Québec libre". Cela fit scandale !

Aujourd'hui, on y trouve des groupes joyeux d'étudiants ou d'artistes, amoureux de musique et, pratiquant cet art, en public. Tous les styles y sont abordés, rendant cette promenade, des plus agréable. Comme tous les gens présents, touristes compris, nous allons de groupe en groupe, applaudir aux prestations de chacun. Puis, la visite terminée, nous repartons. Juste avant de quitter la place, solitaire contre un mur, guitare sur le ventre et chantant, je remarque un mariachi tout vêtu de noir, des pièces en argent cousues sur son costume de scène et son grand chapeau sur la tête. Nous en avions eu un pareil à la fête du village, une année au 15 août, pour un tour de chant hispano-mexicain.

Je remarque ses doigts, ce ne sont pas ceux d'un musicien. Il a les mêmes paluches que mon père, avec de grosses phalanges, rongées par le ciment. Ce doit être un maçon essayant d'arrondir son salaire. En tant que fils et petit-fils de maçon, je me sens absolument solidaire de ce chanteur solitaire, perdu là, à des milliers de kilomètres de son monde. Je m'approche de lui à l'instant où il entame, sans public et sans conviction, "la bamba". C'est mou, visiblement, le cœur n'y est pas. En ce moment, il doit penser à son retour au Mexique, et à ses misères à venir. Je donne mon appareil photo à ma femme et me mets près de lui. À mon tour, j'attaque en duo, "la bamba".

Ce renfort inattendu a pour résultat le réveil du musicien-maçon. Enfin heureux, il sourit. Puis, il commence à s'agiter en cadence. Sa guitare se met à résonner avec toute la conviction de ses accords. Sa voix s'affermit, il reprend courage. Le duo intéresse quelques passants, mais ils ne s'attardent pas. "La bamba" terminée, le mariachi attaque "Cielito lindo". Je le suis toujours, joyeux, mais, juste un court instant ! La photo souvenir prise, morte de honte, ma femme s'est sauvée. Il me faut saluer mon infortuné compagnon et filer après elle. Dommage, à Oran, dans les mêmes circonstances, on se serait trouvé au moins quinze personnes à chanter avec lui !


René Aniorté : Valence, le 16 mars 2006

Mis à jour le 23/06/2016
Retourner au contenu | Retourner au menu